Le récit ambiant

« Professionnaliser le Codir » est l'un des objectifs les plus consensuels qu'on entend dans les premiers mois d'un deal mid-market. Le sponsor le pose dans son Value Creation Plan. Le DG le reprend en interne. Les chasseurs de têtes en font leur fonds de commerce. Les avocats l'inscrivent dans les pactes. Le programme est connu et il est cohérent : recruter d'abord un CFO PE-savvy, ensuite un COO ou un directeur commercial expérimenté, plus tard un DRH structurant. En 12 à 18 mois, le Codir doit être « PE-ready ».

C'est rationnel. Ça marche, parfois.

Mais cette formule décrit un acte — recruter — alors qu'elle nomme en réalité une transformation systémique de l'infrastructure relationnelle d'une équipe dirigeante. Et c'est précisément parce que cette transformation n'est pensée par personne que les recrutements parfaits, sur le papier, échouent une fois sur deux dans les faits.

Cet article ne dit pas qu'il ne faut pas professionnaliser le Codir. Il dit que cette formule masque ce qui doit vraiment être piloté.

Ce que la formule prétend résoudre

Quand un fonds entre au capital d'une PME ou d'une ETI, il rencontre presque toujours la même équipe : un dirigeant historique entouré de personnes installées, des compétences techniques solides mais une lecture financière ou stratégique approximative, des rituels de pilotage informels, un reporting en pièces détachées. Pour exécuter un plan de création de valeur sur 5 à 7 ans, cette configuration ne suffit pas.

D'où la séquence classique. Le CFO arrive en premier parce qu'il porte la relation au sponsor, structure le reporting, sécurise le cash. Le COO ou le directeur commercial vient ensuite parce qu'il porte l'exécution du plan de croissance — organique ou par buy-and-build. Le DRH ferme la marche parce qu'il professionnalise les processus humains, accompagne les intégrations, et formalise ce qui restait à la main du dirigeant.

C'est une architecture de fonctions. Elle a sa logique.

Ce qu'elle masque vraiment

Le Codir n'est pas une collection de postes. C'est un système d'alliances historiques, de légitimités tacites, de circuits informels d'influence, de rituels installés sur des années. Insérer trois personnes en douze mois dans ce système ne le « professionnalise » pas mécaniquement. Ça le déstabilise. Et le récit de la professionnalisation ne dit rien de cette déstabilisation parce qu'il parle du contenant — les rôles — et pas du contenu — les dynamiques.

C'est une distinction qui peut paraître académique. Elle ne l'est pas. Elle explique la grande majorité des échecs que je vois dans les Codir post-deal.

Cinq effets organisationnels qu'on observe

Voici ce que je vois revenir, mission après mission, quand la professionnalisation est traitée comme un upgrade RH plutôt que comme une transformation relationnelle.

1. La triple loyauté impossible

Un nouveau membre de Codir, dans une organisation sous PE, hérite par défaut de trois loyautés dont les exigences se contredisent. Il doit servir le DG (qui l'a souvent recruté ou validé). Il doit servir le sponsor (qui finance et qui évalue). Il doit servir l'équipe historique (avec laquelle il opère au quotidien). Aucune de ces trois loyautés ne peut être ignorée. Aucune ne peut être absolument prioritaire.

Sans clarification explicite — et il n'y en a presque jamais — le nouveau membre arbitre dans le silence. Et il sert celui des trois qui parle le plus fort. Le plus souvent : le sponsor, parce que c'est lui qui produit l'évaluation la plus visible. Conséquence : le top team perçoit le nouvel arrivant comme un agent du fonds. Le DG, lui, sent qu'il a perdu un allié potentiel. Et l'équipe historique se met en retrait.

2. La fracture historique-nouveau

Dans les six premiers mois, la fracture est invisible. Tout le monde est poli. On parle d'intégration, de complémentarité, de bonne entente. Puis vers le neuvième ou douzième mois, deux camps se dessinent.

L'équipe historique trouve que les nouveaux « ne comprennent pas la maison » : qu'ils plaquent des grilles de lecture standardisées, qu'ils négligent les liens clients construits sur des années, qu'ils sous-estiment ce qui fait la singularité de l'entreprise. Les nouveaux trouvent que les historiques « résistent au changement » : qu'ils protègent des baronnies, qu'ils freinent les évolutions de processus, qu'ils répètent en boucle « chez nous c'est différent ».

Les deux ont raison. Et tant que personne ne nomme cette tension, elle se sédimente.

3. La perte des circuits informels

Un Codir qui fonctionne bien repose à 80 % sur des circuits informels : des signaux de couloir, des coups de fil rapides, des mots prononcés en marge d'une réunion. Quand le top team est composé de quatre personnes qui se connaissent depuis dix ans, ces circuits transmettent énormément d'information à très bas coût.

Quand on passe de quatre à sept en douze mois, et que trois des sept ne partagent pas l'historique, les circuits informels cassent. L'information ne circule plus que dans les comités formels. Le coût cognitif du pilotage explose. Le DG, qui gardait beaucoup de cohérence par ces canaux invisibles, se retrouve à devoir tout formaliser. Le Codir paraît mieux structuré sur le papier, mais il est devenu plus lent et plus rigide.

4. La sur-responsabilisation du DG

Dans cette configuration, le DG devient le seul nœud de cohérence du top team. Lui seul connaît l'historique complet, lui seul a la relation avec chaque membre — ancien ou nouveau —, lui seul porte la mémoire des engagements qui ont été pris en interne et avec le sponsor.

Cette sur-responsabilisation a un coût relationnel et un coût cognitif. Le DG passe l'essentiel de son temps à tisser de la cohérence là où elle devrait être distribuée. Et plus il tisse, plus il devient indispensable, plus le système est fragile à son éventuel départ. C'est une boucle dont peu de DG sortent sans accompagnement.

5. L'illusion de progrès par les KPIs

Le cinquième effet est paradoxal. Vu de l'extérieur, et en particulier vu du sponsor, le Codir paraît performant. Le reporting s'est amélioré. Les comités sont plus structurés. Les présentations en board sont plus propres. Les KPIs remontent en temps. Tous les signaux visibles disent que la professionnalisation a marché.

Mais ces indicateurs mesurent l'apparence du Codir, pas sa substance. Un top team peut produire un excellent reporting et fonctionner mal. Un Codir peut tenir des comités structurés et avoir perdu la capacité de prendre des décisions difficiles. La professionnalisation visible peut masquer une dégradation invisible. Et c'est typiquement à 18-24 mois post-deal — quand survient la première crise non-anticipée — que cette dégradation devient évidente. Trop tard pour corriger sans coût.

Pourquoi personne ne pilote ça

Si ces effets sont si récurrents, pourquoi personne ne s'en occupe ?

Parce que la transformation relationnelle d'un Codir n'a pas de propriétaire désigné. Le sponsor ne peut pas la piloter — ce n'est pas son métier, et le ferait-il qu'il serait suspect. Le DG ne peut pas la piloter — il est dedans, il manque de distance, et il est trop pris par l'opérationnel. Les RH internes ne peuvent pas la piloter — ce n'est pas leur niveau, et ce n'est pas leur mandat dans une PME mid-market. Les chasseurs de têtes ne peuvent pas la piloter — leur job s'arrête à la signature du contrat de travail. Les conseils en organisation peuvent en parler, mais ils interviennent par projets et n'ont pas de mandat continu sur la dynamique d'équipe.

Résultat : la transformation relationnelle est traitée comme un effet de bord. On l'attend implicitement (en espérant que « ça va se faire tout seul »), on la commente quand elle dérape (« ils n'ont pas trouvé leurs marques »), mais on ne la pilote pas.

C'est cette absence de pilotage — pas le PE en lui-même — qui produit les échecs documentés.

Ce qui devient possible quand on reformule

Reformuler n'est pas une astuce sémantique. C'est ce qui rend pilotable ce qui paraissait subi.

Quand on cesse de parler de « professionnalisation du Codir » et qu'on parle de transformation de l'infrastructure relationnelle du top team, plusieurs choses deviennent visibles. La séquence des arrivées devient une variable de pilotage, pas une donnée du calendrier de recrutement. Les rituels d'intégration deviennent un objet de design, pas un événement RH. La place du DG comme tisseur de cohérence devient une charge à alléger, pas un héroïsme à célébrer. La tension historique-nouveau devient un objet de travail collectif, pas un incident à résoudre par couloir.

Quelques leviers concrets pour ceux qui veulent commencer.

Séquencer les arrivées avec un rituel d'intégration explicite au top team. Pas un déjeuner, pas un kick-off : un travail formel sur les dynamiques attendues, les loyautés en jeu, les rituels à préserver et ceux à transformer. Quelques heures, voire une journée, posées au début, économisent six mois de friction.

Nommer explicitement les alliances historiques. Beaucoup de tensions post-deal viennent de relations construites sur des années que personne ne mentionne dans le nouveau Codir, comme si elles n'existaient pas. Reconnaître qu'elles existent, qu'elles ont produit beaucoup de valeur, et qu'elles vont devoir évoluer, est plus efficace que de faire semblant qu'on repart de zéro.

Outiller le DG dans son rôle de tisseur de cohérence. Ce rôle ne disparaît pas — il devient simplement insoutenable s'il est porté seul. Un coaching dédié, une supervision, un président indépendant ou un board observer qui partage cette charge sont autant d'options. La pire, c'est de laisser le DG seul.

Faire intervenir un tiers sur les dynamiques, pas sur les contenus. Un consultant en stratégie traite les contenus (le plan, les KPIs, l'organisation). Un tiers systémique — coach, intervenant en Constellations d'organisations, superviseur de Codir — travaille sur les dynamiques. Les deux sont utiles. Confondre les deux est l'une des erreurs les plus fréquentes du mid-market.

Poser cette transformation comme un chantier en soi. Avec un horizon de 18 à 24 mois, des points d'étape explicites, un budget assumé. Pas comme une variable d'ajustement.

Aucune de ces propositions n'est révolutionnaire. Elles ne demandent pas un cadre nouveau, juste de cesser de traiter les dynamiques relationnelles comme des effets de bord du recrutement.

La distinction entre « Codir » et « système relationnel du top team » peut sembler un détail. Mais c'est précisément cette distinction qui sépare les deals qui tiennent leur Value Creation Plan de ceux qui se rattrapent par renégociation au tour suivant. Ces dynamiques deviennent encore plus aiguës quand on agrège plusieurs organisations dans une logique de buy-and-build — sujet sur lequel je reviendrai dans le prochain article.

Une question à se poser, peut-être, en fin de Codir cette semaine : qui pilote vraiment, dans cette organisation, la qualité des dynamiques entre nous ?